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Prostitution
Prostitution et mafia : l’autre esclavage
19 mai 2000 (L’Humanité)
PARIS, 19 mai 2000 (L’Humanité)
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Société. Droits humains. L’Europe monte le ton contre la traite des femmes.
L’Europe peut-elle fermer les yeux plus longtemps sur les réseaux criminels qui forcent des jeunes femmes à se prostituer ? Alors que les pays peinent à se mettre d’accord sur la conduite à suivre et les règlements à adopter, des personnalités se mobilisent pour accroître la prise de conscience. Enquête.
La prostitution est une vaste entreprise commerciale internationale. Entre 15 000 et 18 000 personnes sont concernées en France, selon l’Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH). · Paris, les prostitué(e)s sont environ 4 500 sur la voie publique, dont près de la moitié clandestin(e)s. On achète des filles à l’Est, qui se retrouvent sur le trottoir à Nice, quand elles pensaient travailler dans la couture à Paris. On kidnappe des filles en Europe, qui se retrouvent dans des bordels en Asie. On convainc des femmes, acculées par la misère, à quitter leurs îles pour venir se prostituer en Espagne... Tout s’échange, tout se transporte, tout se paie, surtout les femmes. Et l’on ne parle plus de lutte contre la prostitution mais de lutte contre les trafics. Prostituer des femmes, c’est obtenir de l’argent facile. Les macs prennent de 80 % à la totalité de la recette. Une fois le pécule suffisant, ils passent aux " affaires " supérieures : les voitures, la drogue, les armes.
A l’échelle de l’Europe, deux grands courants s’affrontent sur la conduite à tenir à l’égard de ce drame social : le réglementariste et l’abolitionniste. Le premier s’est beaucoup développé il y a une dizaine d’années, avec l’expansion du sida. Pour certaines associations, il s’agissait alors d’accompagner le quotidien des prostituées. C’est le travail effectué notamment par le Bus des femmes (1) : permettre aux prostituées de travailler dignement, défendre les droits des femmes et des hommes qui sont sur le terrain en demandant un statut reconnaissant leur activité professionnelle. Le courant abolitionniste lutte, lui, contre la prostitution qu’il considère comme un esclavage sexuel. Il y a 170 Etats officiellement abolitionnistes au monde (dont la France). Tous ont adhéré à la Convention internationale du 2 décembre 1949 " contre la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui ". Et luttent donc contre le proxénétisme... mais pas contre la prostitution.
La plupart des autres pays sont réglementaristes, comme la Hollande. Depuis la conférence de Pékin, en 1995, de plus en plus de pays européens ont reconnu la nécessité de combattre la violence envers les femmes dans le cadre de l’Union. Mais les actes se font attendre. Lors de son escale à Paris le 17 juin prochain, la Marche mondiale des femmes entend rappeler les engagements pris.
Cette semaine, à la suite du colloque organisé à l’UNESCO le 16 mai (2) et parrainé par des intellectuels et des personnalités (Jean-Marie Rouart, Antoinette Fouque, François Hollande, Robert Hue, Gisèle Halimi, Jérôme Savary...), a été signé un manifeste intitulé " Le corps n’est pas une marchandise ". " La mise sur le marché du corps humain piétine les principes universels de dignité de la personne humaine ", affirme notamment ce texte, qui précise : " Le droit d’exploiter ou de louer le corps d’autrui n’est pas un droit de l’homme. La prostitution perpétue une forme d’esclavage. " Il en appelle aux responsabilités françaises et européennes, en réclamant une politique déterminée de prévention et de réinsertion des personnes prostituées, et une campagne de sensibilisation à l’attention des clients. En novembre, à la suite de la mort de Ginka, jeune Bulgare retrouvée assassinée rue de la Clôture (Paris 19e), un collectif s’était formé autour de son nom, à l’instigation de Delphine Gardey, chercheur au CNRS, en partenariat avec l’Humanité. Il demandait " à l’Etat français de mettre tout en ouvre pour démanteler les réseaux et condamner ceux qui les alimentent, d’intervenir avec force pour que l’ouverture des frontières européennes ne favorise pas la traite des femmes ". Parmi les signataires : Ariane Ascaride, Roselyne Bachelot, Marie Desplechin, Catherine Breillat, Anne Julien, Louise Faure, Miss-Tic. En se mobilisant ainsi, ces personnes soulignent combien la lutte contre la prostitution est l’affaire de tous.
Karelle Ménine
(1) Le Bus des femmes, 01 43 14 98 98.
(2) Un livre fut édité à cette occasion : le Livre noir de la prostitution (Albin Michel).