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En une décennie, le DAL est devenu un pilier de la lutte contre l’exclusion
4 novembre 2000 (Le Monde)
PARIS, 4 novembre 2000 (Le Monde)
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Fondée en 1990 autour du thème « Un toit, c’est un droit », l’association fête son anniversaire le 4 novembre à Vincennes. Moins en vue qu’à ses débuts, elle s’enorgueillit d’avoir aidé des familles en détresse et éveillé le débat politique sur la question du logement.
Dix ans déjà. Dix ans de lutte contre les expulsions, les taudis où s’entassent des familles démunies. Dix ans de négociations acharnées avec les pouvoirs publics, ponctuées par les campements et les squats d’immeubles vacants. Alors qu’elle devait fêter cet anniversaire, samedi 4 novembre à la Cartoucherie de Vincennes, l’association Droit au logement (DAL) voudra probablement regarder le chemin parcouru depuis cette journée d’octobre 1990 où une poignée d’amis, issus du catholicisme social, de l’extrême gauche et des milieux alternatifs s’étaient unis autour d’un mot d’ordre simple : « Un toit, c’est un droit. »
Le DAL a-t-il fait avancer la cause qui porte son nom ? Pour Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du mouvement, la première victoire du DAL est d’avoir contribué au « relogement de familles condamnées » à vivre dans un taudis ou à « l’errance urbaine » ; « 3 000 ménages ont retrouvé un toit sur la région Ile-de-France », assure-t-il. Les autres soutiens historiques du mouvement, eux, invoquent surtout « l’éveil de l’opinion publique », selon le mot de l’abbé Pierre. « Du point de vue de l’efficacité, renchérit le généticien Albert Jacquard, le principal apport du DAL est d’avoir infléchi les mentalités sur la question du logement. J’en ai pris conscience le jour où Jacques Chirac nous a dit, lors d’une entrevue à l’Elysée, que le droit de propriété n’était pas sacré pour les grands groupes qui laissent des immeubles vides en attendant que les cours de l’immobilier remontent. Je me suis alors demandé si on n’avait pas mis le cerveau de Krivine dans le crâne de Chirac... Aurait-il tenu ce discours dix ans plus tôt ? »
Le professeur Léon Schwartzenberg, lui, estime que le DAL a rempli une fonction d’alerte : sur la question des mal-logés, qui était selon lui négligée car peu visible - à la différence des sans-abri -, mais aussi sur le saturnisme et les demandes infructueuses de familles étrangères pour obtenir un logement HLM. L’« agit-prop » du DAL a sans aucun doute aiguillonné le débat politique. L’exemple le plus frappant : l’ordonnance d’octobre 1945 sur la réquisition des logements vacants, momentanément tirée de l’oubli grâce à l’opération de la rue du Dragon, à la fin 1994 . De même, certaines dispositions de la loi du 29 juillet 1998 contre les exclusions répondaient à de vieilles idées du DAL - qu’il n’était toutefois pas le seul à défendre. Enfin, des « avancées très significatives de la jurisprudence » peuvent aussi être mises à son crédit, selon Me Jean-Jacques de Félice. Pour cet avocat, qui a défendu le DAL dans maintes affaires, les décisions de justice rendues à propos des occupations du quai de la Gare, de l’avenue René-Coty et de la rue du Dragon forment « un trépied important » « Le droit au logement prend vie grâce à ces jugements », dit-il.
Chez les politiques, le ton est parfois plus mesuré. Pierre-André Périssol, ministre (RPR) du logement de 1995 à 1997, ne place pas le DAL dans une catégorie à part. « Cette organisation a une bonne connaissance de ceux qui sont en bas de l’échelle, soupèse-t-il. Elle apporte des éclairages sur l’Ile-de-France mais les problèmes existent aussi ailleurs. Et d’autres associations sont également porteuses de cette cause. Elles font moins de bruit mais ont une grande efficacité sociale. »
Marcel Debarge, secrétaire d’Etat (PS) au logement de 1991 à 1992, estime, de son côté, que le DAL a servi de « révélateur de la crise du logement social ». « Leurs revendications ne sont pas toujours dans la réalité mais ils jouent un rôle utile », ajoute-t-il. Quant à Marie-Noëlle Lienemann, ministre déléguée (PS) au logement de 1992 à 1993, elle ne tarit pas d’éloges : « Ce sont des gens indispensables, clame-t-elle. Ils ont un sens de la provocation positive, une capacité d’alerte qui sont précieux. Sans eux, l’opinion aurait moins bougé. » La présidente du Conseil national de l’habitat, auquel siège le DAL, loue aussi leurs qualités de techniciens et leur bonne connaissance des dossiers.
Les idées du DAL sont souvent approuvées pour leur « génénosité ». Il en est quelques-unes, cependant, qui suscitent les critiques du gouvernement et de certains élus locaux : le DAL, disent-ils, se trompe quand il s’oppose aux programmes de démolitions-reconstructions dans les quartiers dits sensibles ; il fait aussi erreur quand il soutient des familles qui squattent des logements HLM dans des cités fragilisées.
Pour autant, l’association peut s’enorgueillir de son bilan. Mais après plusieurs années de gloire médiatique, le mouvement semble avoir perdu un peu de sa magie. Les journalistes se font plus rares, les célébrités plus discrètes quand des familles investissent un bâtiment sous sa houlette. Comment expliquer cette moindre visibilité ?
« Dix ans de lutte, c’est long, ça use, il n’y a pas un jour où nous n’avons pas été sur la brèche, souligne Jean-Claude Amara, l’un des fondateurs du DAL, aujourd’hui porte-parole de Droits devant !!. Nous ne pouvons pas être constamment au sommet de la vague. » « L’opinion n’est plus la même aujourd’hui, analyse Jean-Baptiste Eyraud. Avec le retour de la croissance, la forte baisse du chômage, l’exclusion n’est plus une préoccupation aussi soutenue ; c’est passé à la marge. » Pour Olivier Sagette, trésorier du DAL, ce reflux est aussi imputable à la victoire de la gauche « plurielle » en 1997 : « Une partie de nos soutiens a estimé que la formation du gouvernement Jospin était favorable à une mise en [oe]uvre du droit au logement, considère-t-il. Ils sont toujours présents mais moins mobilisés. » Enfin, « les erreurs verbales de l’abbé [Pierre] », selon la formule d’Albert Jacquard, ont, un temps, écorné l’image du mouvement et semé le trouble en son sein. En 1996, le fondateur d’Emmaüs avait pris position en faveur de Roger Garaudy, au moment où ce dernier faisait paraître son livre Les Mythes fondateurs de la politique israélienne chez un éditeur négationniste. Jean-Baptiste Eyraud, qu’une complicité très forte unit à l’abbé Pierre, s’était élevé contre ses positions (Le Monde du 2 mai 1996), tout en le désignant encore comme un « vrai combattant de la lutte contre l’exclusion ». Une condamnation dont certains « piliers » du DAL avaient alors regretté le manque de fermeté. Le mouvement s’est-il essoufflé ? Jean-Claude Amara considère plutôt que le DAL est en « période de construction ». Une trentaine de comités indépendants se sont mis en place à travers le territoire : « Vingt-quatre sont en activité, six en sommeil », précise Jean-Baptiste Eyraud. Le DAL a aussi mis au monde le Comité des sans-logis, pour s’occuper du logement des personnes seules. Enfin, Droits devant ! ! a vu le jour pendant la « grande aventure de la rue du Dragon. »« Nous avons participé à sa création dans l’idée de porter des questions que le DAL ne pouvait endosser, sauf à être moins efficace sur le logement », assure Olivier Sagette.
Cette nouvelle « succursale » a tracté la maison mère vers de nouvelles thématiques. Ainsi, le DAL était présent au rassemblement de Millau, organisé, le 30 juin, en marge du procès de José Bové ; il a participé aux manifestations contre le plan d’aide au retour à l’emploi, milite en faveur de la régularisation des sans-papiers, revendique le droit de vote des étrangers aux élections locales... Le mouvement s’ouvre aussi à des luttes internationales : il dénonce la mondialisation, fustige l’Accord multilatéral sur l’investissement, exprime sa solidarité avec les paysans sans-terre du Brésil...
En s’impliquant dans le mouvement social, en élargissant ses réseaux, Droit au logement a voulu combattre la sclérose, l’enfermement dans une routine. Au risque de se disperser ? Jean-Baptiste Eyraud n’est pas inquiet : pour lui, l’extension du DAL vers d’autres sphères n’amoindrit pas son efficacité et ne l’éloigne pas de sa mission originelle. « Les relogements de familles sont plus nombreux aujourd’hui qu’au cours des cinq premières années de notre existence, prétend-il. Nous en faisons plus ; simplement, nos actions sont moins répercutées. »
Bertrand Bissuel