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Passion collective
26 septembre 2001 (Le Monde)
PARIS, 26 septembre 2001 (Le Monde)
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par Edward W. Saïd
DANS un monde d’assaillants invisibles et inconnus, l’horreur spectaculaire qui a frappé New York - et dans une moindre mesure Washington - annonce l’apparition de missions de terreur et de destruction insensées, sans message politique. Les habitants de cette ville blessée éprouveront certainement pendant encore longtemps la consternation, la peur et un sens durable de révolte et de choc - un tel carnage aura cruellement imposé à nombre d’entre eux un sentiment incontestable de peine et de tristesse.
Toutefois les New-Yorkais ont eu la chance de voir leur maire, Rudy Giuliani, habituellement rébarbatif et fâcheusement combatif, atteindre rapidement un statut digne de Churchill. C’est avec calme, sang-froid et une sensibilité extraordinaire qu’il a dirigé la police, les pompiers et les services d’urgence héroïques de la ville. Ceux-ci ne purent malheureusement pas éviter des pertes humaines effroyables.
Giuliani fut le premier à mettre en garde New York contre toute panique et contre toute attaque chauvine à l’encontre de la vaste communauté arabe et musulmane de la ville ; il fut aussi le premier à exprimer le sentiment collectif d’angoisse et à pousser chacun à poursuivre une vie normale, après un tel choc dévastateur. Si seulement les choses en étaient restées là !
Les reportages diffusés à la télévision nationale ont porté la tragédie dans tous les foyers, sans répit, avec insistance et de manière peu constructive. La majorité des commentaires n’a fait que souligner, voire accentuer, les sentiments attendus et prévisibles de la plupart des Américains : une sensation d’abandon terrible, la colère, la révolte, une impression de vulnérabilité violée, une soif de revanche et de riposte incontrôlée.
Les plus grandes chaînes de télévision n’ont pour ainsi dire rien montré : elles n’ont fait que rappeler les événements du 11, préciser la manière dont l’Amérique fut attaquée, et notamment dévoiler l’identité des terroristes - accusations répétées heure après heure, même si à ce jour aucune preuve n’existe. Par-delà les formules toutes faites de douleur et de patriotisme, politiciens, experts ou savants accrédités ont tous répété avec soumission que nous ne serions pas vaincus, que nous ne serions pas découragés, et que nous ne cesserions qu’une fois le terrorisme exterminé.
Nous sommes en guerre contre le terrorisme : tout le monde le dit. Mais où ? Sur quelle ligne de front ? Et avec quels objectifs concrets ? Personne n’offre de réponse. Rien, sauf une proposition indiquant vaguement que nos ennemis sont le Moyen-Orient et l’islam, et que le terrorisme doit être annihilé.
On passe peu de temps à chercher à comprendre le rôle joué par l’Amérique dans le monde et son implication directe dans la réalité complexe existant au-delà des "deux côtes" : et c’est ce qui est proprement déprimant. Depuis longtemps, les Etats-Unis gardent leurs distances avec le reste du monde - l’Américain de base n’y songe d’ailleurs presque jamais. Ainsi, "l’Amérique" s’apparente plus à un géant assoupi qu’à une superpuissance menant la guerre - ou tel ou tel conflit - de manière quasi permanente dans toutes les zones islamiques.
Le nom et le visage d’Oussama Ben Laden sont aujourd’hui tellement insupportables pour les Américains que ceux-ci ont perdu toute curiosité pour son histoire et celle de ses disciples. Ils pourraient pourtant s’intéresser au fait que ceux-ci furent utilisés bien commodément lors du djihad déclaré il y a vingt ans par les Etats-Unis contre l’Union soviétique en Afghanistan...
Ces gens sont aujourd’hui devenus les symboles mêmes de l’exécrable dans l’imaginaire collectif. Il est donc inévitable que des passions collectives s’engouffrent soudain dans un désir de guerre ressemblant étrangement au capitaine Achab lancé à la poursuite de Moby Dick. Les événements actuels découvrent pourtant une puissance impériale blessée pour la première fois sur ses terres et agissant systématiquement pour ses propres intérêts, suivant une géographie conflictuelle soudainement modifiée, sans tracé de frontières ni protagonistes apparents. On agite vigoureusement une pléthore de symboles manichéens et de scénarios apocalyptiques, jetant au vent leurs conséquences à long terme - et toute retenue rhétorique.
Il nous faut comprendre la situation de manière raisonnée, et cesser de faire résonner le tam-tam guerrier apparemment cher à George Bush et son équipe. Pour la plupart des habitants du monde arabe et islamique, le gouvernement des Etats-Unis est synonyme de puissance insolente. De surcroît, le pays est aussi célèbre pour son soutien généreux et béat à Israël qu’à de nombreux régimes arabes tyranniques.
Et il est connu pour avoir ignoré les possibilités de dialogue avec certains mouvements séculaires, ou des populations ayant de légitimes griefs.
Il faut donc voir, dans ce contexte, que l’antiaméricanisme ne repose ni sur une haine de la modernité ni sur une frustration technologique, comme le répètent certains érudits accrédités. Non, il provient d’une série historique d’interventions concrètes, de politiques cruelles et inhumaines appliquées avec une froideur de glace. Ainsi, citons le cas des Irakiens qui souffrent tous des sanctions américaines imposées à leur pays, ou le soutien américain donné à l’occupation des territoires palestiniens par Israël depuis maintenant trente-quatre ans.
Aujourd’hui, Israël exploite de manière cynique la catastrophe américaine en intensifiant son occupation militaire et sa violence contre les Palestiniens. Depuis le 11 septembre, les forces militaires israéliennes ont causé de nombreuses pertes civiles et entraîné de multiples destructions. Tout cela étant mené effrontément, avec des armes américaines et le nappage habituel d’hypocrisies mensongères sur la lutte contre le terrorisme.
Les alliés d’Israël aux Etats-Unis sont hystériques :"Nous sommes tous Israéliens !"Ils cherchent ainsi à créer un lien absolu entre les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone et les agressions palestiniennes en Israël, expliquant qu’il s’agit d’un "terrorisme international" dans lequel Ben Laden et Arafat sont des entités interchangeables. Les Américains auraient pu réfléchir aux raisons probables des événements à New York - condamnés d’ailleurs par de nombreux Palestiniens, musulmans et Arabes ; mais le 11 septembre s’est transformé en une énorme propagande triomphale au bénéfice de Sharon. Les Palestiniens n’ont à l’évidence pas les moyens de se défendre à la fois contre les formes les plus viles et les plus violentes de l’occupation israélienne et contre la diffamation vicieuse de leur lutte pour la libération nationale.
La rhétorique politique américaine a recouvert ces faits de termes comme "terrorisme" ou "liberté". Pourtant ces vastes abstractions ne dissimulent pratiquement que des intérêts matériels sordides. Ainsi, on pense au profit pétrolier, à la défense et aux lobbies sionistes qui consolident leur emprise sur tout le Moyen-Orient en nourrissant leur antique hostilité religieuse pour "l’islam" - qu’ils méconnaissent largement. L’islam prend pourtant des formes qui changent quotidiennement !
Il faut se souvenir que la consommation de pétrole en Chine rattrapera bientôt celle des Etats-Unis. Il est donc de plus en plus urgent pour les Etats-Unis de contrôler fermement les ressources situées dans le golfe Persique et la mer Caspienne. Attaquer l’Afghanistan en utilisant certaines ex-Républiques soviétiques d’Asie centrale comme bases arrière permettrait ainsi de consolider un axe stratégique américain allant du Golfe aux champs de pétrole nordiques. Cet axe serait ensuite extrêmement difficile à percer. Alors que la pression sur le Pakistan monte chaque jour, attendons-nous à des troubles importants dans la région à la suite des événements du 11 septembre.
Toute responsabilité intellectuelle nécessite une compréhension très critique de la situation sur le terrain. Certes, la terreur existe : mais presque tous les mouvements de lutte modernes se sont à un moment tournés vers la terreur. Ainsi, l’ANC de Mandela, mais encore bien d’autres, sionisme inclus. Les bombardements de civils sans défense à l’aide de F16 et d’hélicoptères gunships possèdent les mêmes structures, et engendrent les mêmes conséquences que des actes de terreur nationalistes plus conventionnels.
En outre, tout acte de terreur est encore aggravé lorsqu’il s’accompagne d’abstractions religieuses et politiques et de mythes réducteurs qui s’éloignent en permanence de l’histoire et du bon sens. Aucune cause, aucun dieu, aucune idéologie ne peut justifier l’assassinat en masse d’innocents, surtout lorsque les responsables de telles actions sont peu nombreux, et s’imaginent représenter la cause sans avoir été élus et sans véritable mandat.
Par ailleurs - et même si les musulmans ne sont pas tous d’accord sur ce point - il y a plusieurs islams, comme il y a plusieurs Amériques. Cette diversité est générale : elle existe dans toutes les traditions, dans toutes les nations et dans toutes les religions, et ce même si certains de leurs membres ont toujours cherché - sans succès - à s’enfermer derrière des barrières et à fixer une fois pour toutes leur credo.
L’Histoire est bien plus complexe, bien plus contradictoire ; elle ne saurait être établie par des démagogues qui représentent beaucoup moins que ce que prétendent à la fois leurs disciples et leurs ennemis. Les extrémistes religieux et moraux d’aujourd’hui ont des idéaux primitifs de révolution et de résistance - y compris l’acceptation de tuer et de se faire tuer - qui collent apparemment bien trop facilement à une sophistication technologique menant à des actions horrifiantes - mais apparemment gratifiantes - d’une sauvagerie symbolique.
En 1907, Joseph Conrad traçait avec une clairvoyance singulière le portrait du terroriste type - benoîtement nommé le "professeur" - dans son roman L’Agent secret. Il s’agissait d’un homme dont le seul souci était de fabriquer un détonateur parfait, capable de fonctionner dans toutes les circonstances. Il finit par fabriquer une bombe qui explosa grâce à l’aide un pauvre garçon envoyé à son insu détruire l’observatoire de Greenwich dans le but de frapper "la science pure".
Les kamikazes de New York et de Washington étaient apparemment des hommes éduqués, de classe moyenne - ce n’étaient pas de pauvres réfugiés. Les pauvres et les désespérés bénéficient rarement de conseils sages. Les pauvres sont le plus souvent dupés, entraînés vers des raisonnements magiques et des exemples de solutions rapides et sanglantes fournis par d’effroyables modèles tels que celui du 11 septembre, et enveloppés d’un mensonger boniment religieux.
Cela est vrai au Moyen-Orient, et plus particulièrement en Palestine - mais également aux Etats-Unis, sans aucun doute le pays le plus religieux de la planète. L’un des plus grands échecs de la classe des intellectuels séculaires est de n’avoir jamais redoublé d’efforts pour fournir analyses et modèles destinés à compenser les souffrances d’une vaste part de leurs populations appauvries et rendues misérables par la mondialisation et un militarisme sans pitié. Face au néant, comment ne pas se tourner vers une violence aveugle et de vagues promesses d’une libération future ?
Une puissance économique et militaire telle que les Etats-Unis ne représente pourtant pas une garantie de sagesse ou de visée morale : surtout lorsque l’inflexibilité est considérée comme une vertu et l’exceptionnalisme comme un destin national. La crise actuelle n’a laissé aucune place à la réaction humaine qu’est le doute. "L’Amérique" se prépare à mener une guerre quelque part dans le monde, flanquée d’alliés poussés à s’activer dans des conditions tout à fait incertaines et pour des objectifs imprécis. Eloignons-nous de ces seuils imaginaires qui prétendument séparent les populations et font s’entrechoquer les civilisations. Réexaminons les étiquettes, passons encore en revue les quelques ressources à notre disposition, et décidons de partager nos destinées, d’une manière ou d’une autre, en suivant l’histoire des cultures, et malgré les cris et les théories va-t-en-guerre.
"L’islam", "l’Occident" sont des bannières inadaptées : ne les suivons pas aveuglément. Certains, bien sûr, leur courront après, mais que les générations à venir se condamnent elles-mêmes à une longue guerre et à des souffrances sans même y réfléchir, sans regarder les histoires interdépendantes d’injustice et d’oppression, et sans chercher à atteindre une émancipation commune et une compréhension mutuelle ressemble plus à de l’opiniâtreté qu’à un destin. La diabolisation de l’Autre ne formera jamais la pierre angulaire d’une politique digne de ce nom.
Aujourd’hui, les racines de la terreur - l’injustice et la misère - sont visibles et guérissables. Les terroristes eux-mêmes peuvent être aisément isolés, contenus ou tout au moins démotivés. Pour cela, il faut de la patience et de l’éducation, en un investissement pour l’avenir contraire à une accélération de la violence et des souffrances sur une vaste échelle.
Nous redoutons actuellement de nombreuses destructions et une détresse accrue dans le monde : les décideurs américains exploitent les appréhensions et les inquiétudes de leurs électeurs, et sont cyniquement persuadés qu’un tel patriotisme réaffirmé ne saurait être contré, ces efforts redoublés de guerre pouvant pour l’instant ensevelir toute réflexion, voire tout bon sens. Aussi, ceux d’entre nous qui ont les moyens de parler à des gens prêts à écouter - et ceux-ci sont nombreux, au moins aux Etats-Unis, en Europe et au Moyen-Orient - doivent s’exprimer avec autant de raison et de patience que possible.