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Marc Gentilini
Le regard de Marc Gentilini
15 décembre 1998 (Le Généraliste)
PARIS, 15 décembre 19898 (Le Généraliste)
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Propos recueillis par le Dr Catherine Hovan
Le Généraliste. — Quelle solution proposeriez-vous pour lutter contre le cycle infernal chômage-sans-abri ?
Pr Marc Gentilini. — Evidemment, je n’ai pas de solution miracle à ce problème. Si j’en avais une, j’aurais des responsabilités politiques. C’est le chômage des jeunes qui est le plus préoccupant. Je reviens des Antilles, où 60 % des jeunes de moins de 25 ans et 40 % des plus de 25 ans sont au chômage. Une telle société ne peut être qu’assistée. En métropole, certaines régions, comme le Nord, sont aussi très touchées. Le fait d’habiter Paris ou la Région parisienne occulte un peu la réalité, qui est encore plus dure ailleurs. Beaucoup de gens modestes sont dans une situation de grande précarité, même si on ne voit de la misère que la partie émergente et si l’on peut dire la plus ostentatoire, les SDF en hiver par exemple.
La France a hésité, semble-t-il, à inviter le dalaï-lama à célébrer l’anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme*, mais elle reçoit M. Kabila à l’occasion du sommet des Etats africains. Qu’en pensez-vous ?
Pr M. G. — Ce n’est pas la France qui hésite mais le gouvernement français, qui a aussi des impératifs politiques visant à ne pas heurter la Chine, et il a choisi de chercher une solution de paix dans un pays qui est dans une grande déshérence politique et économique, où la guerre peut se réveiller à tout instant.
Il faut essayer de comprendre pourquoi les politiques ont le devoir de passer provisoirement sous silence leurs réticences lorsqu’il s’agit de chercher des solutions de paix. Il n’y a pas d’avenir pour les sociétés si elles ne sont pas en état de paix civile. Ce que j’ai encore vu au Congo-Brazaville, conséquences de la guerre intestine et fratricide : plus de services d’assainissement, plus d’eau potable, les écoles, les hôpitaux, tout a été mis à terre ; les besoins élémentaires de la population ne peuvent être satisfaits. Il faut absolument tout faire pour construire ou préserver la paix.
A l’Unesco, le 7 décembre, le président de la République a dit qu’il nous fallait chercher à convaincre plutôt qu’à donner des leçons, sans pour autant reculer devant les engagements à prendre ou à renouveler.
Le président de la Ligue des droits de l’homme, Me Henri Leclerc, réagit contre le projet de fichier rassemblant les données nominales des procès-verbaux de police. Pour vous, cette réaction est-elle juste ou abu- sive ?
Pr M. G. — Je n’ai pas suffisamment d’informations sur ce sujet pour en juger précisément. Mais, a priori, je peux dire que nous survivons dans un monde coercitif et la réaction de Me Leclerc me paraît légitime. Nous sommes l’objet de trop de violences institutionnelles. Notre société est une société de contrôle, de suspicion, de vérifications, de la part du fisc, de la Sécurité sociale, etc. Chaque citoyen est suspect. Il est présumé fraudeur, « mis en examen » en quelque sorte, par trop de contrôleurs, d’inspecteurs, d’évaluateurs qui vivent du travail des autres. Ce monde-là a quelque chose d’étouffant.
Approuvez-vous le financement d’une partie de la recherche par des dons charitables, comme le Téléthon, dans un pays comme la France ?
Pr M. G. — Chaque fois qu’on fait appel à la charité, au c[oe]ur, on doit s’en réjouir. Mais je suis choqué par le fait que la médiatisation autour de quelques maladies fausse la récolte de fonds. Une société qui est capable de donner 450 millions de francs en une soirée pour des maladies graves mais minoritaires est une société admirable qui ne pourra pas renouveler son don frappant d’autres malades dans une situation aussi dramatique. On pourrait réfléchir au luxe de moyens affectés à certaines maladies, alors que le progrès thérapeutique escompté ne justifie pas autant d’argent. Avec le quart des dons d’un soir nous pourrions, dans l’association que je préside, créer une véritable politique de santé préventive et curative tournée vers les jeunes en situation précaire dans les banlieues ou ailleurs. 450 millions représentent le double du budget humanitaire, national et international, de la Croix-Rouge française. La Ligue contre le cancer s’est rappelée à la réalité ; c’est vrai que le cancer ne paie plus, hélas !
D’ailleurs la médiatisation nécessaire est parfois néfaste : récemment, pour l’Amérique centrale, les chaînes de télévision (on pourrait appeler cela de la complicité) ont orienté les dons vers la Fondation de France, organisation certes respectable mais dont on sait qu’elle n’est pas opérationnelle sur le terrain, contrairement aux associations peu nombreuses capables d’intervenir : la Croix-Rouge, Médecins du monde, Médecins sans frontières, Action contre la faim, le Secours catholique... Dans cette situation, recueillir un argent qu’on se contente de distribuer appelle une réflexion... éthique.
Que pensez-vous des fusions en chaîne des laboratoires pharmaceutiques ?
Pr M. G. — Malheureusement, c’est une contrainte internationale, à l’heure de la mondialisation. Je ne suis pas sûr que cela améliorera la qualité de la recherche. Mais cette recherche coûte tellement cher qu’il est impératif de regrouper les moyens. Mais on est aussi là, dans le domaine de la concurrence, qui dépasse les compétences du médecin que je suis. Je souhaite néanmoins qu’il reste quelques visages humains dans ces grands ensembles.
Quel progrès peut-on espérer de la lutte contre le paludisme dans le monde ?
Pr M. G. — Depuis le début de mes études de médecine, j’entends parler d’espoir. Mais jusqu’à maintenant il n’y a guère de nouveautés. Il y a peu de nouvelles molécules ; on voit plutôt apparaître des associations de médicaments parfois destinés à d’autres indications : association d’un antipaludique à un antiparasitaire et un antibiotique. Ce n’est pas une révolution thérapeutique ; même les dérivés de l’armoise, prônés par les Chinois, ne représentent qu’une avancée limitée. La lutte antivectorielle n’a pas été révolutionnée par l’utilisation de moustiquaires imprégnées d’insecticides. En fait, le seul progrès est fait par l’hématozoaire qui s’adapte, lui, à toutes les situations et ne cesse de se multiplier. Le paludisme progresse aussi en partie à cause de la poussée démographique. Vraiment, on n’entrevoit pas actuellement de solution satisfaisante et surtout pas pour le vaccin, l’Arlésienne de la malaria...
Quelle évolution prévoyez-vous pour les rapports entre les pays du Nord et ceux du Sud ?
Pr M. G. — Dans le domaine sanitaire, la situation est catastrophique : globalement les maladies sont au Sud et les médicaments sont au Nord. Mais où commence le Nord ? Il se réduit à l’Union européenne, aux Etats-Unis d’Amérique, au Canada et au Japon. Le reste, tout le reste de l’humanité, le vrai monde, est celui qui ne pourra pas éternellement regarder le bien-être d’en face sans réagir. Les raisons de cette disparité sont partagées ; il serait manichéen de n’accuser que le Nord ; il existe aussi des fautes au Sud, des détournements considérables de fonds (parfois avec la complicité du Nord). Dans les pays d’Afrique, la situation ne s’est pas améliorée depuis la décennie soixante, celle des indépendances. Les cerveaux restent trop souvent suspects, considérés comme étatiquement dangereux. A court terme, je suis pessimiste parce que réaliste ; néanmoins, pour l’avenir je reste optimiste, parce que ces pays sont immenses et riches de leur jeunesse, avec 50 % de moins de quinze ans.
Concernant le sida, 95 % des séropositifs sont dans les pays en voie de développement et 95 % des moyens de lutte sont concentrés dans des pays où vivent les cinq autres pour cent. Ce que réclament les populations des pays pauvres, c’est un accès aux soins et pas seulement un discours de prévention. On dit que les dépenses annuelles de l’Europe en cigarettes, de l’ordre de 50 milliards de dollars — tout cet argent qui part en fumée — correspond à la somme qui serait nécessaire pour rendre accessibles les services sociaux et sanitaires au milliard et demi de personnes démunies si l’effort était soutenu pendant dix ans.
Souhaiteriez-vous que l’enseignement de la médecine soit réformé et si oui comment ?
Pr M. G. — Je ne suis pas habilité à parler des quotas, mais si on ne fait rien, on aura rapidement des problèmes pour le recrutement du personnel médical hospitalier. Le procès qui est fait actuellement contre les hôpitaux risque d’avoir de graves conséquences : on casse des outils de performance et de référence. Une sorte de complainte concernant l’état de santé est entretenue par diverses sources comme les médias : troubles du sommeil, lombalgies... états d’âme !
Je ne suis pas pour des « trucs sanitaires. » Je suis pour le développement d’une médecine de haute qualité, faite par des médecins performants avec des outils performants. On ne s’est pas encore relevé de 68 qui a vu la multiplication des doyens et la balkanisation des facultés de médecine. Il faut remembrer l’Université, faire des facultés de médecine régionales, mises à la dimension de l’Europe et pas à celle de nos hommes politiques. Et revoir complètement le fond, la forme et le financement de la formation continue...
* Depuis l’entretien, on sait que le dalaï-lama a été reçu à l’Elysée.
C.V. (très abrégé)
1929
Naissance à Compiègne.
1956
Interne des Hôpitaux de Paris.
1970 à 1995
Chef de service au groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière.
1974
Professeur de parasitologie.
1980
Professeur de santé publique.
1970 à 1992
Membre de différentes commissions ministérielles et auteur de plusieurs rapports techniques officiels sur la « Santé des migrants », les « Infections à VIH, hépatites, toxicomanies dans les établissements pénitentiaires », etc.
Président de l’Organisation panafricaine de lutte contre le sida.
1965 à 1997
Nombreuses missions annuelles outre-mer (OMS, ministère de la Santé, etc.).
Depuis juillet 1997
Président de la Croix-Rouge Française, membre de l’Académie de médecine, professeur émérite des Maladies infectieuses et tropicales, auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels : Médecine tropicale (Flammarion), 1993, cinquième édition, et Tempérer la douleur du monde, 1996, Bayard éditions.