Accueil du site > Revue de presse > Revue de presse (1995-2002) > 2000 > mai 2000 >
Essais cliniques et recherche fondamentale | Thaïlande | Vaccin préventif
Thaïlande : les cobayes du vaccin antisida
18 mai 2000 (Nouvel Observateur)
3 Messages de forum | Réagir à cet article | Recommander cet article | Votez pour cet article
PARIS, 18 mai 2000 (Nouvel Observateur) — Près de 2 000 toxicomanes thaïlandais ont volontairement accepté de tester un vaccin expérimental contre le virus du sida. Dans un pays où cette maladie est un fléau national, ce programme est celui de tous les espoirs.
Il a hésité. Est-il sûr d’avoir fait le bon choix ? Aujourd’hui il le pense. Pourquoi ? « Pour mon pays, pour les gens qui y sont malades. » 1 900 toxicomanes thaïlandais ont accepté de servir de cobayes pour un essai de vaccin contre le sida, le deuxième tenté dans le monde, le premier conduit dans le tiers-monde. Chaiyos est l’un d’entre eux. Héroïnomane, il suit au Taksin Hospital de Bangkok un traitement de sevrage par la méthadone. Il habite non loin de l’hôpital, au premier étage d’une maison qui en fait dix. L’endroit est petit. Les fenêtres sont fermées pour se protéger de l’air pollué de la ville. L’eau des pluies y entre souvent, mais il y est bien. Sa femme et deux de ses quatre enfants sont à ses côtés. « C’est beaucoup pour eux que j’ai voulu arrêter la drogue », qu’il a commencé à prendre à l’âge de 19 ans. Cinq ans de consommation assidue, avant la rencontre de sa femme, la naissance de leur premier enfant et l’envie d’arrêter. Il s’astreint à son traitement sans trop de difficultés. Le jour, il est vendeur dans un des magasins de vêtements du quartier Siam, le grand centre commercial de la capitale, où tout le monde ignore son passé. « C’est rassurant pour un drogué de découvrir qu’il peut être un jour utile à la société. » « Cet argument altruiste se retrouve chez beaucoup de volontaires », affirme le docteur Natt Bahmavaprati, patron du Centre national de Vaccination de Salaya, dans la banlieue de Bangkok. En cas de maladie, les volontaires seront soignés gratuitement. Chaiyos ne cache pas que cela aussi a compté. Il craint pourtant que le vaccin provoque en lui des réactions indésirables. « Si par malheur j’attrapais le sida, je serais beaucoup mieux traité que les autres malades », avoue-t-il. « Mais il n’y a pas de raisons que je l’attrape », ajoute-t-il tout de suite comme pour se rassurer. Même s’ils s’en défendent tous, ce risque n’a pas non plus échappé aux organisateurs des essais quand ils ont décidé de choisir des toxicomanes pour cobayes : « 5% au moins des patients suivis sont supposés contracter la maladie », avoue un des collaborateurs du projet, ce qui n’est pas sans poser de graves questions d’éthique. « Nous leur avons bien recommandé, avec insistance, de ne pas prendre de risques supplémentaires, car la moitié d’entre eux ne sont pas plus protégés qu’avant », affirme le docteur Dwip Kiyataporn, de l’université de Mahidol. En raison de ces ambiguïtés, l’opération est suivie par le National Aids Committee et un comité d’éthique. Quelques voix se sont élevées au début des essais, mais la Thaïlande n’est pas un pays où le débat public, autorisé depuis peu, prend beaucoup d’ampleur. Et le désastre sanitaire du pays pousse à accepter sans broncher toute solution : en 1997, la Thaïlande, où la contamination est à 80% hétérosexuelle, a signalé 60 000 cas de contamination. Le taux le plus important d’Asie. Chaiyos ne s’est pas engagé à la légère. Il a suivi avant de se décider tout un programme d’information, visionnant une cassette vidéo de 15 minutes et passant trois tests pour prouver qu’il avait tout compris. On l’a prévenu des dangers qui le menacent : d’abord celui de ne se voir injecter qu’un placebo, puisque ce sera le sort de la moitié des volontaires. Puis celui de devenir un « faux séropositif », et de supporter tout l’opprobre social que suscite toujours le statut de séropositif en Thaïlande. Chaiyos touche 350 bahts (soit 50 francs) par injection. Si le vaccin s’avère efficace, ceux qui auront eu le placebo le recevront en priorité. « Certains de mes amis m’ont dit que j’étais traité comme une souris de laboratoire, mais je ne les ai pas écoutés. » Est-ce pour cela que sur les 2 500 volontaires souhaités seuls 1 900 ont accepté le programme à la mi-avril ? Aujourd’hui Chaiyos vit chez lui. Il suit toujours son traitement de désintoxication. Le 25 mars, les six premiers volontaires ont reçu leur injection : ils en auront une deuxième un mois plus tard, puis une tous les six mois. Le produit injecté est l’Aidsvax B/E, un vaccin expérimental mis au point par le laboratoire californien VaxGen, filiale de Genentech. Il y aura en tout sept injections. Des scientifiques thaïs ont été associés au projet de l’élaboration de cette souche. « Il n’est bien sûr pas question d’injecter le virus aux volontaires. Le vaccin est fabriqué à partir de répliques génétiquement modifiées d’une glycoprotéine, la gp-120, prélevée sur l’enveloppe de deux souches du virus. Il stimule la production d’anticorps et ne contient aucun matériel génétique du VIH », explique Kachit Choopanya, principal enquêteur. Après des expériences pour évaluer sa capacité à augmenter dans le corps le nombre de cellules T, tueuses de virus, l’Aidsvax a subi des essais de phases 1 et 2, qui ont montré son potentiel sans pour autant prouver que les anticorps ainsi fabriqués peuvent lutter contre le sida. Il restait donc à l’essayer sur des humains, c’est la phase 3. Depuis l’an dernier des essais parallèles sont conduits sur 5 000 personnes homosexuelles aux Etats-Unis, Pays-Bas, au Canada et à Porto Rico. Le vaccin dispensé en Thaïlande a été adapté au sous-type E, présent en Orient. Le vaccin utilisé aux Etats-Unis se limite au sous-type B, le plus fréquent en Occident. Coût de l’adaptation : 1 million de dollars. La ville de Bangkok, l’université de Mahidol, le ministère de la Santé et le Centre américain de Contrôle et de Prévention des Maladies sont parties prenantes dans les essais. Dix-sept cliniques suivent les cobayes. Les Thaïlandais conduisent eux-mêmes le protocole. « Même si nous ne trouvons rien, l’échec nous donnera des données utiles pour continuer la lutte. » Kachit Choopanya se refuse à tout commentaire tant que l’enquête n’est pas terminée. La comparaison avec les essais américains permettra de mieux savoir si le mode de transmission peut être déterminant pour le futur vaccin et son efficacité. « Un an ou deux après les essais, s’ils sont bons, le vaccin sera disponible, affirme-t-il avec un optimisme extrême. S’il y a des problèmes, nous les résoudrons. » La Thaïlande profitera-t-elle du vaccin, et son implication dans les essais sera-t-elle récompen-sée ? L’optimisme du docteur Bahmavaprati est-il de mise ? « Les rapports entre les chercheurs thaïlandais et leurs homologues étrangers ont prouvé la détermination de notre pays. Nous avons démarré en accueillant des chercheurs qui sont venus étudier le virus qui sévissait chez eux. Puis nous avons travaillé ensemble, mais toujours sur ce virus sévissant en Occident. Aujourd’hui nous travaillons ensemble sur un virus nous touchant nous, affirme-t-il. Jamais encore la Thaïlande n’avait accordé autant d’attention aux droits des volontaires. Nous sommes sûrs de bénéficier des retombées des essais vaccinaux qui se déroulent chez nous. » Pourtant, précise Kachit Choopanya, « aucun accord n’a encore été conclu concernant une éventuelle production et les possibilités d’accès des Thaïs au vaccin ». « On n’en a pas encore vraiment discuté », répond aussi Dwip Kiyataporn. Tout au plus VaxGen a-t-il promis un tarif « raisonnable » pour la diffusion du vaccin en Thaïlande. Qu’est-ce que cela voudra dire dans un pays où le revenu moyen mensuel est de moins de 1 000 francs ? Et déjà certains demandent plus d’assurances. Au risque de faire cavalier seul ? « Dès que les premiers résultats positifs seront connus il faudra donner le vaccin à tous les Thaïs. 1 400 000 personnes seront infectées d’ici à la fin de l’année. Pourquoi devraient-elles attendre plus longtemps les résultats des essais quand il semble déjà qu’il peut marcher et ne leur fait de toute façon pas de mal ? », suggère Vina Churdboonchart, scientifique très controversée et chargée de développer un produit concurrent, le Remune. José Esparza, responsable des projets vaccinaux à l’Unaids, a pourtant clairement indiqué qu’il souhaitait que le vaccin soit distribué simultanément dans le plus grand nombre de pays possible. Hubert Prolongeau
Hubert Prolongeau
Quel vaccin ?
L’infection par le VIH est une infection chronique. Jamais encore un vaccin n’a été mis au point contre une infection de ce type. Les techniques traditionnelles ne peuvent être toutes utilisées. Celle du « vaccin tué » (traitement physique qui tue l’agent pathogène) est trop risquée, compte tenu des facultés du VIH à se reconstituer à partir d’un seul génome. Fabriquer un « vaccin vivant atténué » en détruisant une partie des gènes du vaccin est également trop risqué : le virus continuerait à se multiplier, au risque d’induire des pathologies imprévisibles. Il faut donc trouver d’autres solutions, qui se heurtent à plusieurs difficultés : la facilité à muter du virus, et l’ignorance des mécanismes immunitaires efficaces contre lui. De rares personnes atteintes par le VIH restent séronégatives, mais on ne sait pas pourquoi. Les vaccins visent à développer les deux réponses immunitaires face à l’infection : l’une veut détruire l’agent pathogène par des anticorps avant qu’il n’infecte les cellules de l’organisme, l’autre cherche à produire des cellules (CTL) qui détruisent leurs consoeurs infectées par l’agent pathogène avant qu’il ne fabrique le virus. Les chercheurs essaient donc de déterminer quels fragments du VIH vont induire une réponse immunitaire. Pour ce faire ils testent des préparations utilisant ces fragments, fabriqués par synthèse chimique. Actuellement, on arrive à faire fabriquer ainsi des anticorps par l’organisme, mais ils ne sont pas actifs sur la totalité des variantes du virus. On arrive aussi à stimuler les productions de CTL par le biais d’un « virus recombinant », par plusieurs gènes du VIH (l’« ADN nu ») ou par lipopeptides. Le mélange de ces deux méthodes (anticorps et cellules) est un réel espoir de trouver un vaccin. Il faut développer les essais (sans risque d’infection : il n’est injecté que des fragments de virus dénués de facteur pathogène) pour affiner ces résultats. En France, depuis 1992, dix essais de phase 1-2 ont été réalisés dans trois centres : Cochin, Pasteur et Rothschild. Les volontaires ont été sélectionnés selon des critères très stricts : avoir entre 21 et 55 ans, être séronégatif et le moins exposé possible, vivre en couple, même homosexuel. 210 personnes ont participé à des essais, nombre insuffisant pour conduire tous les essais réalisables, et quatre ou cinq nouveaux essais sont prévus dans les deux prochaines années. Les essais de phase 3 ne sont pas envisagés pour l’instant, et ceux entamés aux Etats-Unis et en Thaïlande sont très critiqués. « La préparation testée ne protège que contre une seule souche de virus, et on ne sait pas combien de temps », accusait Yves Souteyrand, coordinateur des essais à l’Agence nationale de Recherche contre le Sida (ANRS) (1). H. P. (1) « Transcriptase », octobre 1999.
H. P.
Forum de discussion: 3 Messages de forum
S'abonner au forum de cet article (RSS)
Réagir à cet article
-
Thaïlande : les cobayes du vaccin antisida
Auriez-vous l’adresse du centre méthadone de Bangkok ?
Merci
-
Thaïlande : les cobayes du vaccin antisida
D`ici combien d`années aurons nous le vaccin anti-sida ?
-
Thaïlande : les cobayes du vaccin antisida
il serait intéressant d avoir 7 ans après les résultats de cet essai de vaccin 1900 personnes "cobayes" avec d’après ce que j ai compris une bonne partie de placébo - l étude semble intéressante à suivre
en tout cas, le fait que ce soit des anciens-tox - non séropos- qui soient dans ce protocole - je dis Bravo - big up-
-
Thaïlande : les cobayes du vaccin antisida
-
Thaïlande : les cobayes du vaccin antisida