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Aboubacar Barry | Santé mentale | Tobie Nathan
Réponse de Tobie Nathan à Aboubacar Barry
26 février 2002 (Migrants contre le sida)
PARIS, 26 février 2002 (Migrants contre le sida)
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Lire notre dossier : Nos cultures de résistance face à la maladie
M. Tobie Nathan nous a adressé le message suivant :
Madame, Monsieur,
Je vois que vous colportez, avec un certain empressement, un certain nombre de calomnies contre ma pratique et celle des praticiens de l’ethnopsychiatrie — calomnies diffusées par certaines personnes animées par des passions subjectives.
J’espère que vous accepterez de diffuser avec le même entrain la réponse publiée par la revue Hommes et Migrations dans son numéro de février 2002 — article que je vous transmets en fichier attaché.
Quoiqu’il en soit, je trouve que votre façon de faire écho dans vos colonnes à un seul point de vue, sans vous donner la peine de vérifier ces assertions est contraire, tant à la déontologie de votre métier de journaliste, qu’à la clarification d’un débat qui mérite une véritable réflexion.
En espérant que vous donnerez suite à ma requête,
Bien à vous,
Tobie Nathan
Réaction de Tobie Nathan à l’article d’Aboubacar Barry
Lire l’article d’Aboubacar Barry : "Psy" d’étrangers : le risque de l’exotisme à deux sous
Par Tobie Nathan, professeur de psychologie clinique et pathologique, université de Paris VIII
L’auteur réagit ici à un article du psychologue Aboubacar Barry, récemment paru dans notre dossier « Nos cultures de résistance face à la maladie » et qui mettait en cause certains concepts et pratiques de l’ethnopsychiatrie
Sous la plume de Monsieur Aboubacar Barry, intitulé "Psy d’étrangers : le risque de l’exotisme à deux sous" — article qui me met personnellement en cause, introduisant des doutes quant à ma probité intellectuelle, mes compétences de clinicien, et tout simplement mes qualités humaines. Vous comprendrez, Monsieur le Rédacteur en chef, que je ne peux rester sans réagir face à ce ramassis d’idées absurdes, devant un texte qui est de plus publié dans l’intention délibérée de nuire.
Si vous souhaitez informer vos lecteurs sur le déroulement d’une consultation d’ethnopsychiatrie, pourquoi ne pas demander à quelqu’un qui a l’habitude de pratiquer ce type de discipline d’en rendre compte ? Pourquoi n’exprimer l’opinion que de détracteurs, animés de ranc[oe]urs manifestes, sans doute pour quelque raison subjective ?
Je voudrais, pour dégrossir le problème, vous signaler seulement un certain nombre d’erreurs manifestes dans cet article :
1. Pour ce qui concerne ma pratique, et celle qui se déroule plus généralement au sein du Centre Georges Devereux, Centre universitaire d’aide psychologique, il n’a jamais été question d’inviter un guérisseur dans ces consultations. Par ailleurs, tous les thérapeutes qui travaillent dans cet endroit, pour 95% d’entre eux, psychologues cliniciens, diplômés de l’université, accomplissent leur tâche avec sérieux et dévouement. Par ailleurs, l’habitude de travailler en équipe — plusieurs thérapeutes recevant ensemble une même famille — a pour conséquence de rendre les pratiques des thérapeutes beaucoup plus transparentes que celles qui se déroulent à huis clos. Il est vrai que tous les membres de l’équipe ont consenti un effort considérable : celui de considérer les pratiques des thérapeutes traditionnels avec le même sérieux que celui que lui accordent les familles que nous recevons. Cet effort, contraire à la doxa, j’en conviens volontiers, nous incite à tenter de pénétrer les logiques des systèmes traditionnels, à analyser leurs leviers, à évaluer leurs effets. Tout cela se déroule dans le cadre d’un laboratoire de l’université [équipe "Aide psychologique aux familles migrantes", équipe d’accueil n° 2034], sous le regard et le contrôle des pairs, comme il est de coutume au sein de l’université, et cela dans le seul but d’améliorer la prise en charge des familles.
Je voudrais également vous signaler qu’une vingtaine de thérapeutes travaillent au sein du Centre Georges Devereux, qui accueille de nombreux stagiaires de France et de l’étranger. Les consultations sont totalement gratuites pour les familles, qui sont reçues, dans leur langue durant deux à trois heures à chaque séance. Ce centre fonctionne depuis le 1er janvier 1993 et a géré de 500 à 600 consultations par an depuis cette date. Je suis étonné qu’une revue comme la vôtre, qui a vocation de comprendre les phénomènes migratoires et qui a souvent, par le passé, pris des positions courageuses pour défendre l’intérêt de ces populations, ne s’intéresse à notre centre que pour le critiquer et se faire le relais d’anathèmes sectaristes à la pensée confuse. Je trouve cette position partiale, même si elle peut vous sembler aller dans "l’air du temps". Les promoteurs de l’ethnopsychiatrie en France, dont je suis, ont été parmi les premiers à attirer l’attention sur le traitement injuste réservé aux familles migrantes au sein des administrations ; les premiers également à proposer des solutions pratiques pour éviter la différence de traitement — et non pas comme le prétend Monsieur Barry, pour hypostasier la différence.
La réalité clinique des familles migrantes
Dans l’article cité, Monsieur Barry s’aventure dans un long développement sur "l’enfant-ancêtre". Vous me voyez consterné par la lecture de ce passage. Votre auteur n’a tout simplement pas lu ce que j’ai écrit . Il prétend que je considère que l’enfant-ancêtre est une catégorie utilisée en Afrique pour désigner des enfants "qui en savent plus que leur âge". Pardonnez moi de me citer. Dans un texte récent, j’ai une nouvelle fois repris ce problème qui me tient en effet à c[oe]ur. J’y écris : "certains enfants, qui ne parlent pas à deux, à trois, à quatre — parfois jusqu’à 15 ans ou même quelquefois n’accèdent jamais à la parole [— que ces enfants] ont ce comportement de manière intentionnelle." J’explique ensuite que nous rencontrons ce type de théories dans de nombreuses populations et je développe plus particulièrement la théorie yoruba (Bénin, Nigéria) qui nomme ces enfants abiku. Je me cite à nouveau : "Au Sud-Bénin et au Nigeria, dans les populations yorubas , on appelle ces enfants Abiku - de abi , "naître" et ku , "la mort". On les nomme donc "naître et mourir" qu’on pourrait interpréter par "mort-rené". On a donc remarqué que ces enfants aiment naître prématurément et que, si l’on ne se livre pas à des protections spécifiques, disparaissent subitement, et toujours de façon inexpliquée." Comme vous le voyez, loin de concerner des enfants "trop sages pour leur âge", la catégorie dont je parle concerne des enfants gravement perturbés qui tardent à acquérir la parole — ce qui rend caduques les critiques et les quolibets de Monsieur Barry. Vous serez assez aimable de le signaler à vos lecteurs qui n’ont peut-être pas le même intérêt que ce dernier à cultiver l’ignorance.
Quant aux "enfants-sorciers", cela peut paraître invraisemblable, mais j’ai eu à m’occuper de ce type de situations au moins une dizaine de fois ces 5 dernières années. Récemment, deux juges des enfants ont écrit un livre relatant des cas similaires rencontrés dans leur pratique . Ce n’est pas parce que de telles notions sont contraires tant aux théories habituelles des psychologues cliniciens qu’à celles des anthropologues, que les cas qu’elles désignent n’existent pas dans la pratique. Comme l’écrivait Goethe, "il y a plus de choses en ce monde que ne peut en rêver notre philosophie". Le fait est que, dans les grandes métropoles d’Afrique centrale francophone (Kinshasa, Brazzaville, Libreville) , mais aussi au sein des populations originaires de ces pays, émigrées en France, il arrive très souvent qu’un enfant, parfois même très jeune, soit accusé d’être à l’origine des malheurs de toute une famille. Il arrive même que de véritables procès leur soient intentés. J’ai présenté dans deux textes l’histoire de deux de ces enfants ainsi que les propositions pratiques pour gérer ce type de situations dans l’intérêt de l’enfant et des familles . Soit votre auteur n’est pas au courant de la réalité clinique des familles migrantes — ce que je crois, pour ma part — soit, il considère que ce que disent les familles ne présente pas d’intérêt puisque lui même fait partie de cette minorité éclairée qui connaît le monde mieux que ceux qui l’habitent.
Des notions constamment réélaborées
Quant à cette accusation qui m’est portée de rechercher "l’exotisme", vous conviendrez qu’il s’agit d’une injure — et je ne crois pas que l’injure constitue la meilleure manière d’engager des controverses de type scientifique. Elle présuppose que je me jetterais sur toutes les bizarreries "culturelles" avancées par les familles immigrées sans discernement, sans jugement, sans critique — autant de sens qui seraient réservés à Monsieur Barry et à ses amis. Laissez moi vous assurer que ces notions sont discutées des années durant, remises sur le chantier, réélaborées, sans cesse confrontées aux données cliniques. De plus, elles sont, à chaque fois que c’est possible, discutées avec les familles elles-mêmes. Cela doit sembler bien étrange à Monsieur Barry, qui n’est sans doute pas habitué à considérer les patients qu’il reçoit comme de véritables interlocuteurs, qui n’a pas coutume, je suppose, de discuter ses propres concepts avec eux, de les comparer aux leurs, de situer le débat avec eux au même niveau que celui qu’il peut avoir avec ses pairs. Lorsque Monsieur Barry saura procéder ainsi, nous pourrons parler ensemble d’éthique et de morale professionnelle.