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Ali Haroun : Il y a 39 ans, les Algériens manifestaient à Paris
17 octobre 2000 (Liberté)
ALGER, 17 octobre 2000 (Liberté)
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Ni la trique de Papon...
par Ali Haroun
Dans un rapport au GPRA, le comité fédéral de la Fédération de France du FLN expliquait ainsi l’origine de ces manifestations :
Ce serait une grossière erreur de notre part de croire que, parallèlement aux développements politiques et aux contacts officieux et semi-officieux sur la reprise des négociations, la répression allait s’atténuer pour faciliter la conclusion de ces contacts. Si certains proches de l’Élysée veulent pratiquer la politique de la main tendue, le ministre de l’Intérieur et beaucoup d’autres en France poursuivent celle de la trique, des noyades et des ratonnades. Le développement et l’exaspération de la répression vis-à-vis de l’émigration algérienne se sont manifestés de façon continue. Mais ce qui paraît scandaleux, au moment où nous le dénonçons, finit par en perdre le caractère lorsque la dénonciation devient générale. Par la force de l’habitude, on ne considérera plus comme criminel ce qui, en d’autres temps, aurait provoqué la réprobation unanime de l’opinion française. La torture, d’abord niée, a finalement été reconnue pour des cas particuliers, comme bavure d’abord puis comme pratique courante ensuite. De même, on a accepté du bout des lèvres les disparitions d’Algériens ; enfin, et ce n’est désormais un secret pour personne, la liquidation physique des Algériens par certaines polices est quelque chose de connu, admis, toléré en haut lieu."
Scandalisés par ce dont ils étaient les témoins impuissants, certains policiers anciens résistants devaient publier une déclaration, le 31 octobre 1961, rapportant des faits que le FLN dénonçait depuis longtemps et qui paraissaient en France absolument incroyables.
"Ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 et les jours suivants contre les manifestants pacifiques, sur lesquels aucune arme n’a été trouvée, nous fait un devoir d’apporter notre témoignage et d’alerter l’opinion publique. Nous ne pouvons taire plus longtemps notre réprobation devant les actes odieux qui risquent de devenir monnaie courante et de rejaillir sur l’honneur du corps de police tout entier..."
Ce témoignage de première main, qui ne fait d’ailleurs que confirmer les rapports transmis par la base aux responsables du FLN à Paris, se passe de tout commentaire.
"À Saint-Denis, les Algériens ramassés au cours de rafles sont systématiquement brutalisés dans les locaux du commissariat. Le bilan d’une nuit récente fut particulièrement meurtrier. Plus de trente malheureux furent jetés inanimés dans le canal après avoir été sauvagement battus... À Saint-Denis, à Aubervilliers et dans quelques arrondissements de Paris, des commandos, formés d’agents des Brigades spéciales des districts et de gardiens de la paix en civils travaillent à leur compte, hors service. Ils se répartissent en deux groupes. Pendant que le premier arrête les Algériens, se saisit de leurs papiers et les détruit, le second les interpelle une seconde fois. Comme les Algériens n’ont plus de papiers à présenter, le prétexte est trouvé pour les assommer et les jeter dans le canal, les abandonner blessés, voire morts, dans les terrains vagues, les pendre dans le bois de Vincennes.
Dans le XVIIe, les membres des Brigades spéciales du troisième district ont aspergé d’essence et brûlé par morceaux des Algériens. Pendant qu’une partie du corps se consumait, ils en arrosaient une autre et l’incendiaient. Ces faits indiscutables ne sont qu’une faible partie de ce qui s’est passé ces jours.
Pour convaincre les hésitants qui craindraient des sanctions, le préfet leur donne toute assurance :" Réglez vos affaires avec les Algériens vous-mêmes. Quoi qu’il arrive, vous êtes couverts."
Cette situation contraignait nécessairement le FLN à développer des ripostes précises à l’encontre de certains policiers.
Dans ce contexte, le cabinet du préfet Papon publie un communiqué du 6 octobre 1961 ainsi conçu : "Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d’être décidées par la préfecture de police. En vue de faciliter l’exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, plus particulièrement de 20h30 à 5h30. Ceux qui, par leur travail, seraient dans la nécessité de circuler pendant ces heures, pourront demander au secteur d’assistance technique de leur quartier ou de leur circonscription une attestation qui leur sera accordée après justification de leur requête. D’autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par des Français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19h..."
L’institution du couvre-feu spécial pour les Algériens malgré sa formulation de "conseil" se traduit en un texte d’exception qui aggrave, de façon dramatique et insupportable, la situation des travailleurs algériens. Les soumettant à un régime discriminatoire de caractère raciste, il empêche un grand nombre d’entre eux de prendre leurs repas du soir, leur interdit les emplois qui les feraient circuler hors des heures permises et les livre encore plus complètement aux visites domiciliaires des harkis et aux rafles des policiers qui vont d’ailleurs déchirer, sans les lire, les "autorisations de circuler après 20h" délivrées par les employeurs et visées par la préfecture. Réuni spécialement le 10 octobre, le comité fédéral étudie les rapports du 7 qui déjà réclament des directives nettes sur la manière de s’opposer à l’interdiction de se déplacer. Après analyse de la situation ainsi créée et des forces et moyens d’action dont dispose la fédération, celle-ci décide une action échelonnée en trois phases :
- Dans la première, durant deux soirs consécutifs : manifestations de masse de tous les émigrés qui pour boycotter le couvre-feu défileront après 20h pacifiquement et en ordre, avec femmes et enfants, dans les principales artères de Paris ;
- la deuxième sera marquée par une grève de tous les commerçants algériens qui tiendront leurs établissements fermés toute la journée en signe de solidarité avec les travailleurs. Il est prévu que les forces répressives ne manqueront pas d’intervenir et que de nombreuses arrestations auront lieu au cours des deux premières phases ;
- c’est pourquoi, dans une troisième phase, les femmes sont appelées à manifester soit par un défilé identique le soir, soit devant les divers lieux de détention ou d’internement qui leur seront désignés ultérieurement.
Dans les directives du 10, le comité fédéral fixe le premier jour de boycott au samedi suivant,14 octobre. Mais sur proposition des contrôleurs et compte-tenu des délais nécessaires à la préparation, il est reporté au mardi 17. Une telle action n’était pas inédite pour l’organisation, forte du précédent d’août-septembre 1958. Après les actions du 25 août, en effet, la préfecture de police de Paris avait décrété également un couvre-feu spécial pour les Nords-Africains. Mais sur instructions de l’organisation, les militants l’avaient, après quelques jours, purement et simplement ignoré puis peu à peu la mesure était tombée d’elle-même en désuétude. Cette fois, c’était prévisible. La réaction allait être bien plus brutale. C’est pourquoi les directives précisèrent le caractère pacifique de la manifestation par la présence au sein du défilé des épouses et des enfants. De plus, les mots d’ordre donnés concernaient seulement le couvre-feu. Cette limitation délibérée des thèmes et des buts de la manifestation visait une meilleure efficacité.
En centrant l’action contre le couvre-feu raciste, il était facile de rappeler la situation faite par les nazis à une certaine catégorie de la population française dans un passé tout proche. De plus, les défilés de masse dans les artères du c[oe]ur de Paris auraient évidemment une plus grande répercussion du fait de la présence d’une foule de passants, d’étrangers et de journalistes.
D’après les rapports de synthèse des chefs de wilaya, le responsable de l’organisation pense que le FLN a dû mobiliser dans Paris même au minimum cinquante mille éléments, sans compter plusieurs dizaines de milliers d’autres, bloqués en banlieue par la police et qui n’ont pu atteindre leur point de ralliement. Une erreur d’interprétation des directives de la Fédération va encore permettre à la police de prendre des mesures de refoulement, sans lesquelles le nombre des manifestants eut été infiniment supérieur. Devançant l’heure prévue, tout un secteur du nidham avait en effet manifesté le matin, entre 8h et 10h, du côté de l’Opéra. La radio l’annonçait à midi et les journaux du soir le rapportaient. Dès lors, on note à 17h45 la mise en place d’un important dispositif de police dans Paris et, d’après le rapport des services officiels, un filtrage sérieux effectué aux portes de la capitale, surtout aux accès de la banlieue nord-africaine.
Le 18 octobre, alors que Paris, bouleversé, cherche à comprendre ces manifestations inattendues, la préfecture de police publie un communiqué portant le bilan officiel de la soirée : "Nombre de participants : 20 000 environ. Arrestations : 11 638. Les individus appréhendés ont été conduits dans les centres du Palais des sports et du stade de Coubertin. Blessés parmi les services d’ordre : 1 officier de paix, 2 brigadiers, 6 gardiens, qui ont été conduits à la Maison de santé. Victimes parmi les manifestants : 2 morts et 64 blessés."
Le nombre des morts et des blessés parmi les Algériens suscite certaines contestations. D’aucuns laissent entendre que le bilan est plus lourd qu’il n’a été dit. Le 24 octobre, Papon est appelé à s’expliquer devant le Conseil municipal sur la manière dont sa police avait écrasé la manifestation du 17 octobre. Il n’a pas répondu aux questions posées successivement par Raymond Bossus et Claude Bourdet. "Combien de morts parmi les Algériens ? Combien de noyés ? Combien de tués à la suite des coups ? Est-il vrai que cinquante morts ont été ramassés dans la cour de la caserne de la Cité, le soir du 17 octobre ? Est-il vrai que cent cinquante corps ont été retrouvés dans la Seine, entre Paris et Rouen ?"
Silence. Papon a gardé bouche close.
De fait, aucune statistique officielle rigoureuse n’a permis de chiffrer avec exactitude les morts et les blessés algériens. Selon les services officiels français, on aurait dénombré 15 000 arrestations dont 3 000 maintenues et plusieurs dizaines de morts. En réalité, combien y eut-il de disparus et de tués ? La Fédération a été dans l’incapacité d’en fixer le nombre de manière précise, d’autant que, parmi les éléments recensés disparus, il devait se trouver nécessairement des militants transférés en Algérie et dont on ne retrouvait plus la trace. En effet, sur les 7 500 Algériens arrêtés dès le premier soir, 1 500 furent refoulés vers l’Algérie par toute une flotte aérienne réquisitionnée à cet effet. Ils furent, pour la plupart, placés dans les camps d’internement et l’organisation du FLN en France perdit le contact jusqu’à la fin de la guerre. Cependant, la synthèse des rapports sur les cas précis des tués, les 17 octobre et jours suivants, par balles, matraquages, noyades et autres moyens, permet de les chiffrer approximativement à 200, et les blessés à 2 300. Ces chiffres paraissent crédibles à la lumière des faits relatés par la déclaration des policiers républicains. Chiffres qui furent d’ailleurs largement confirmés en 1996 par Constantin Melnik qui, conseiller du Chef du gouvernement Michel Debré, fut spécialement chargé du Service Action à l’époque.
Le choc des journées d’octobre a été par ailleurs salutaire, en particulier pour la gauche française qui, secouée par un événement qu’elle croyait impossible - les défilés de masse étant interdits depuis des années - va déclencher une série de manifestations favorables à la conclusion de la paix. Le bureau politique du PCF demandait à la classe ouvrière et à l’ensemble des républicains de réagir vigoureusement contre les mesures discriminatoires racistes, rappelant que "chaque travailleur, chaque démocrate français doit se sentir menacé par les mesures de caractère fasciste prises à l’égard des Algériens".
Mais, sur le plan politique, les répercussions des journées d’octobre ont-elles atteint l’opinion au-delà de ce qu’espéraient leurs organisateurs ? La revue Les Temps modernes de Jean-Paul Sartre, qui semble en avoir particulièrement saisi la portée, pouvait écrire : "... pogrom : le mot jusqu’ici ne se traduisait pas en français. Par la grâce du préfet Papon, sous la Ve République, cette lacune est comblée : née à Alger, la ratonnade s’installe à Paris. Les juifs parqués au Vél d’hiv sous l’Occupation étaient traités avec moins de sauvagerie par la police allemande que ne le furent, au Palais des sports, par la police gaulliste, les travailleurs algériens. En vain, pour tenter d’expliquer au moins le couvre-feu, l’un et l’autre (le préfet de police et le ministre de l’Intérieur) invoquent-ils le terrorisme aveugle qui viserait les policiers parisiens. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de terrorisme aveugle du FLN. Eût-il été décidé, les cadavres de policiers joncheraient les rues. Il y a eu, en revanche, des exécutions de policiers, coupables de crimes contre la communauté algérienne ; des expéditions punitives contre des postes ou des patrouilles de harkis, auteurs, depuis des mois, d’innombrables tortures et assassinats. Et le seul responsable en est le préfet de police qui, dans le but insensé de démanteler l’organisation du Front pour la région parisienne, a importé les méthodes de Massu de la Bataille d’Alger..."
(Le titre est de la rédaction)