Accueil du site > Revue de presse > Revue de presse (1995-2002) > 2001 > Septembre 2001 >
Chroniques de la précarité (1)
18 septembre 2001 (Migrants contre le sida)
PARIS, 18 septembre 2001 (Migrants contre le sida)
Réagir à cet article | Recommander cet article | Votez pour cet article
Autour du livre « Précarisation, risque et santé » publié par l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale)
La précarisation, c’est un mot utilisé pour décrire comment des gens deviennent ce qu’on appelle des précaires. Au début du livre, Béatrice Appay parle de l’étymologie du mot précaire, et c’est vraiment intéressant. Alors, étymologie, c’est un mot pour dire la racine, l’origine première d’un mot, ici précaire ça vient du latin « precarius » et ça veut dire ce qui est obtenu par la prière. Donc autrefois, on utilisait le mot précaire pour parler d’une situation où on se mettait à genoux, on se soumettait, pour demander en priant, en implorant, et ça, ça renvoie à Dieu, à la toute puissance, et donc aux puissants et au pouvoir. L’autre sens que le mot avait c’est « qui existe par autorisation révocable », c’est à dire un droit qu’on peut vous retirer à tout moment.
(ça c’est pour le sens ancien du mot, maintenant dans quel sens on l’utilise)
Aujourd’hui, on parle beaucoup de travail précaire. C’est le travail qui n’obéit plus à des statuts collectifs, à des droits conquis par des siècles de luttes et qui protégeaient les travailleurs. Ce travail précaire, on a dit qu’il donnait plus de liberté, parce qu’il personnaliserait, il individualisait les rythmes, les changements de travail et les salaires. Mais en fait, et on revient à l’ancien sens du mot, il rend « esclave » du plus fort, en l’occurrence le ou les patrons, puisqu’on se retrouve seul(es) et non plus en collectif pour défendre ses droits.
Mais il n’y a pas que le travail précaire, maintenant on parle de « précaires » en général, des gens, qui sur tous les plans : papiers, logements, droits sociaux et santé sont à la merci, au pouvoir de ceux qui leurs donnent quelques droits... « révocables », comme on a dit, qui peuvent être retirés à tout instant. Alors, avec ce livre, c’est la pratique des travailleurs de santé, la manière d’approcher les publics précaires qui reproduit les situations de précarité, on soigne les gens dans la précarité et on les y laisse. On organise une médecine pour les précaires, donc à deux vitesses au lieu de se battre pour une égalité des droits à la santé, aux papiers et aux ressources.
Noëlle Lasne de MSF pose comme elle dit « la question [de la médecine gratuite] dans toute son obscénité » : Peut-on soigner quelqu’un qui ne peut pas payer ? , A quel prix ? « Le comportement d’un patient dans cette situation est celui d’un patient en dette qui ne peut choisir ni son médecin, ni décider de poursuivre ou d’interrompre son traitement, ni protester de la maladie, ni discuter de sa prise en charge et qui n’a d’autre alternative(choix) que d’avoir une attitude docile, adaptée à la demande médicale, une sorte de paiement en nature. On paye en se tenant « bien », correctement puisqu’on n’a pas d’argent pour payer et on se retrouve dans cette situation d’esclavage, ce statut de précaire, jusque face au médecin et à la maladie.
Mais ces précaires, on pourrait montrer à quel point (je cite) ils sont forts, incroyablement résistants, avec un sens exacerbé de leur responsabilité... mais alors ça ferait un peu trop « ressortir la violence des situations », ce qui ne plairait pas à ceux qui les gèrent. Parce qu’effectivement, vivre la galère, la rue, la maladie et tenir le coup, tenter de rester un être humain malgré tout malgré la solitude, le racisme, la misère, tenter de rester digne face au médecin, à l’assistante sociale, à la Caf sans parler du concierge du logement social, de la police et des juges ; ne pas quémander alors que par définition on est en situation de demander tout le temps puisqu’on a rien, c’est dur mais c’est ce qui arrive. S’accrocher, tenir le coup, recommencer pour la millième fois une démarche parce qu’on n’a pas reçu la lettre au bon moment, parce qu’on avait un autre problème grave à régler, parce qu’on était fatigué et qu’on n’a pas pu aller au rendez-vous... ça se passe souvent.
Et c’est vrai que cette précarité, par certains côtés, elle est le prix à payer pour ne pas se soumettre. Mais c’est vrai aussi que souvent elle use, elle fatigue tellement, surtout si on ne la vit pas collectivement. Ca arrive qu’on croie trop à sa liberté de précaire, qu’on tombe dans d’autres types d’ « esclavage », de soumission, en croyant se libérer complètement, qu’on se fasse trop mal ou qu’on pète les plombs.
Il s’agirait de ne pas se laisser faire, de refuser justement cette précarisation avec tout ce qu’elle implique d’inégalités, de solitudes et de magouilles, de refuser de s’y installer. Il s’agirait de revendiquer ses droits avec d’autres, de trouver le moyen justement d’en sortir sans rien perdre de son vécu, de sa propre expérience et de sa force.